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Chacun sur Caramel jette sa rose blanche en récitant mentalement son voeu. Le geste est joli, le moment un peu magique et dans l'enthousiasme général, on est tous devenu un peu animiste.
Caramel est content lui aussi, il est bien jeune et c'est sa première procession. Sous génois seul, il traverse le tapis de fleurs ondulant et déboule dans la baie avec son copain, le courant de marée.
Veillée d'armes à la Marina, demain c'est le départ pour les plus petits bateaux : cap sur Recife à 400 milles au nord.
Au briefing de 10 heures, la météo annoncée est moyenne : 15 à 20 noeuds dans le nez. Pour la direction, rien à faire en cette saison c'est toujours du Nordet, mais pour la force c'est un peu trop surtout que les fichiers des vents que quelques skippers d'entre nous ont pris sur l'Internet, indiquent un maintien de cette force pour 3 jours avant de diminuer.
Probablement un peu par inconscience, sans se souvenir que le skipper prend seul la décision d'appareiller, que l'organisation du Rallye est un cadre et pas une ordonnance, le groupe s'en va.
Concert de corne de brume un peu chiche pour la demi douzaine de bateaux copains qui s'en vont ce matin vers le nord, vers Recife.
Dans l'après-midi, le vent monte et la mer, bon public, suit. A la vacation du soir, nous entendons les commentaires crispés de nos camarades secoués dans leurs shakers à voiles.
Le lendemain c'est normalement le départ des autres bateaux. Biche des Mers et Caramel annoncent ... qu'ils ne partent pas, suivis de tous les autres. Nos dernières prévisions donnent 20 noeuds (36 km/h) de vent du nord pour la journée. On a le temps de vaquer aux derniers préparatifs et d'écouter les copains dans la piaule. Le soir à la vacation, nous apprenons qu'ils sont toujours à la hauteur de Salvador, mais au large, après 36 heures de navigation.
Le courant permanent de plus d'un noeud portant au sud ajouté à une allure de près peu favorable aux bateaux chargés que nous avons, rend la progression difficile sur une mer très courte et désagréable.
Nous partons finalement le 05 février à 10 heures avec Augustin, un ami d'enfance de Catherine qui habite au Brésil avec sa famille. Le vent est nettement tombé, la mer est restée.
Pour pouvoir faire du chemin en ligne droite sans devoir tirer des bords carrés à cause du courant, nous mettons la grand voile, un bout de foc et le moteur. La routine s'installe vite à bord. Il y a vraiment un après Atlantique, on sait comment le temps s'écoule et on prend le rythme dès le premier jour. Hop, une petite bonite pour le dîner du premier soir, dépecée par Augustin et aussitôt poêlée meunière.
Dormir est difficile, car nous sommes encore chahutés par ces courtaudes humides qui nous font face avec lourdeur. Le lendemain est le sosie de la veille, moyenne de route : 5 noeuds sur le fond pour plus de 7 noeuds en surface. Beurk et Catherine en a un peu marre ...
Récompense le troisième jour, le vent tourne au SE en fraîchissant et c'est le grand galop au vent de travers : 8 à 9 noeuds sur l'eau. La moyenne remonte, le moral aussi. On ne parle plus de pétanque sur la grand place de Port Grimaud et d'un petit studio rue du Fer à Cheval. Il fait beau et ça sent l'écurie. A la vacation du matin, nous entendons les premiers partis qui pensent arriver en fin de journée. Caramel fait son entrée de nuit à 04 heures dans le port de Recife. Cette dernière journée de voile plaisir efface presque les deux premières. Vive la mémoire sélective !
Le Cabanga Iate Club (prononcer Yatché Clubé pour paraître dans le coup) nous reçoit dans ses installations : piscine, fitness, internet, bar et resto plein air, situation presque calme. Tout est mis en œuvre pour nous séduire. Nous rencontrons Emilio qui nous accompagnera sur le Rallye jusqu'à Cayenne et qui prendra en charge l'organisation Amazone avec Hamilton. Seul défaut : Emilio ne parle ni français, ni anglais. Notre excellent équipier Augustin est engagé de force par tous les bateaux pour jouer l'interprète. Rôle qu'il assume avec conscience, gentillesse et avec la classe aristocratique qui le caractérise.
C'est déjà samedi 09 février, ce soir c'est le départ des festivités du Carnaval, enfin la fin des faux départs et de début du vrai départ. Il faut être ici pour comprendre ce genre de choses. Heureusement pour contrebalancer cette fâcheuse tendance à la confusion, la fin du Carnaval n'est évidemment pas la fin des festivités. On arrête pas un TGV sur 200 mètres. On s'arrête par étapes, par petits coups de frein. A Recife, il faudra deux jours, à Olinda on en comptera bien cinq.
Et c'est Olinda qui retient notre première sortie, samedi après-midi. Catherine y est déjà venue, elle nous guide un peu dans cette ville coloniale portugaise bâtie sur une colline et classée patrimoine de l'Humanité. La ville est un peu bizarre sous son accoutrement de Mardi-gras. Le Carnaval est ici familial et populaire, on ne se sent pas en insécurité. Presque tous sont déguisés, toutes les extravagances sont permises. On fait dans le classique : homme de Cro-Magnon, robe de mariée, Dracula, capitaine, poupon langé ou simple loup. On tombe dans le mauvais goût achevé : Ben Laden, préservatif géant (mais c'est un peu chaud), dans le local : Indien (d'Amazone), seringueiro ou dans l'absolutisme : en maillot, oreilles de Mickey et tongues. Paillettes pour tout le monde.
Les familles ou les groupes d'amis se travestissent sur un même thème ce qui renforce l'effet. Imaginez un groupe de copains tous déguisés en contractuelles aubergines au maquillage criard, cela ne passe pas inaperçu !
Les "blocs" de corporations défilent dans les rues avec une fanfare à leur tête ou un groupe de percussion. Nous avons beaucoup aimé le style Maracatu : lourd rythme tribal de tambour. Les supporters du bloc suivent à pas serrés en dansant sur le rythme approprié. Grâce à Augustin qui traduit et interroge, nous apprenons beaucoup de choses sur le Carnaval brésilien.
Pas moyen de faire 100 mètres sans se faire asperger, les gamins jouent tous avec des riotguns à eau, ce qui est finalement assez agréable puisque nous approchons de l'équateur et que le soleil se fait de plus en plus brûlant. Olinda et ses charmantes maisons, ses jardinets, ses églises baroques sont peu visible cette semaine : tout est fermé, on en garde un impression générale de retour dans le passé et d'une somptueuse vue sur Recife sa grande voisine distante de 5 kilomètres.
Catherine retourne chez une artiste peintre à qui elle avait déjà acheté des peintures sur tissu, voici plusieurs années. Son atelier est étonnant : une grande maison dont pratiquement tous les murs intérieurs sont ôtés, sauf une mezzanine qui plane à mi-hauteur et un atrium qui ventile délicieusement le volume. C'est un bon endroit pour regarder le passage des blocs et des badauds.
Fin de journée, nous redescendons de la colline. Observer est déjà un travail à part entière. Il se passe toujours quelque chose dans le champs visuel, ne fusse que le chaos des couleurs. C'est la période de préchauffage, le Roi du Carnaval ne sort que ce soir à minuit, ce sera l'ouverture officielle du Carnaval.
A Olinda c'est un peu spécial : le Grand Carnaval se sera dimanche, lundi et mardi, suivi des petits Carnavals, mercredi celui des pauvres, jeudi des chômeurs, vendredi on ne sait plus, samedi celui des fonctionnaires pour finir en beauté dimanche par le Carnaval de la Police. Mais qui surveille alors les rues ? Pas de problèmes nous répond-on, c'est le Carnaval le plus sûr de la région ...
Quelques brochettes de cochonnailles et une caïpirinha aux fruits, c'est le moment de s'éclipser. Par chance UN taxi en attente à la périphérie du quartier devenu piétonnier et hop retour au bateau en passant par la piscine.
Dimanche s'ouvre en grande pompe par un lâcher municipal de pluie "trombicale", histoire d'éclaircir les esprits et de dessaouler les morts. A midi, les watts déferlent sur la ville. Homme du silence, passe ton chemin, il n'y a pas de refuges pour toi à Recife City. No way, il faut y aller. Nous prenons un taxi commun : COMBI (ancien modèle de Combi VW, toujours produit ici). Rustique et adapté, il promène ses 12 personnes aux limites du quartier réservé à la fête. Il faut encore marcher 10 minutes avant de passer les barrières. Comme des fourmis chacun suit un ou une autre vers la grande concentration. Inimaginable, c'est le plus grand rassemblement festif sur terre : 1,5 millions de bipèdes (heureusement, ça prend nettement moins de place).
Augustin nous guide en posant des questions, on ne sait pas où on va ni ce qui se passe là où on est supposé aller. On entend de la musique, un bus "electricos" passe près de nous : travestis chamarrés en avant garde, un chanteur sur le toit, la tête presque coincée dans les câbles du tramway, l'orchestre sur la plate-forme intérieure, les baffles tout autour, le groupe électrogène à l'arrière et les fans qui suivent sur le pavé. Délirant.
Nous progressons vers la rue Bom Jesus (anciennement Rue des Juifs, une petite mise au point tardive probablement). Il se pourrait que ce soit le passage obligé des blocs de ce soir. La rue est engorgée, on se fraye un passage et décidons de nous asseoir à une table de bistrot. On paye pour la table (Carnaval oblige) et on commande ses boissons. Enfin un peu d'espace pour regarder le flot des participants. Mais peine perdue, dès le passage d'un bloc, tous se lèvent en dansant et chantant : ta dada dada didâââ dâ et ronflez les trombones.
Cela suffit pour ce soir, on rentre par les ruelles moins fréquentées. La police est partout par groupe de deux, homme ou femme, prête à veiller au grain. Elle est très respectée ici et souvent leur seul présence tacite régule les débordements éventuels.
C'est un festival d'odeur le Brésil surtout en période de carnaval, les marchands de maïs chaud, de brochettes de viande ou de fromage grillé, de pop corn alourdissent encore l'atmosphère humide, mais c'est tout de même plus agréable que les relents d'égout et d'urine que nous traversons en apnée (évidemment toujours une inspiration trop tard).
La journée de lundi est consacrée à essayer de trouver en vain un moyen de levage pour sortir le bateau de l'eau car les joints d'étanchéité à la sortie de l'arbre d'hélice se sont usés prématurément et nous avons de l'eau dans l'huile de la transmission d'arbre. Bref 8 litres de bon chocolat au lait. Le chantier nous rassure, nous pourrons remonter jusqu'à Fortaleza et utiliser le moteur tel quel. Sympa un moteur qui tourne au chocolat.
La piscine nous réunit tous en fin d'après-midi sous les piaillements des petits oiseaux locaux, que l'on nomme ici les "je t'ai vu", car leur chant ressemble à cette phrase : Piipapa Piipapa (ouais, pas évident à faire comprendre). Augustin s'en retourne dans son Minas Gerais d'adoption. Merci encore pour toutes les connaissances du pays que tu nous as fait partager.
Mardi soir, c'est la grande fête de Carnaval, et nous retournons au centre ville pour notre dernière soirée Carnaval. Nous croisons des géants en cortège tels ceux de nos villes du nord, des romains, des infirmières, des clowns, des pompiers et une super escouade de jeunes filles en battle-dress, version string ...
On trouve sur une place arborée une scène où se produisent des groupes de danse folklorique, nous déambulons dans les rues, suivons une formation de Maracatu, repassons devant la rue Bom Jesus.
Un coup de vent et une pluie torrentielle s'abat sur la ville, nous enfilons nos K-way, tandis que la foule hurle de joie et chante encore plus fort (ils sont fous ces brésiliens). Des passants saisissent les tables en plastique d'un bistrot, s'en coiffent et continuent à danser sous ce couvre-chef original. Chaque rafale de pluie est saluée par des cris de joie. Les tables dansantes éclosent partout dans la foule. Allegria.
Nous repassons par la place principale où une grande scène est montée. Spectacle de Frevo, danse acrobatique locale sur une musique un tantinet ringarde mais les brésiliens adorent le flonflon. De écrans géants nous montrent les pirouettes des danseurs en costume de clown avec ombrelle assortie. Vraiment très physique.
Ce sera notre plus belle soirée de "Carnavawl" comme on le prononce ici. Les gens s'amusent et très sereinement pour la quasi totalité. On n'en aura malheureusement aucune photo, car on va au Carnaval sans papiers, sans montre et surtout pas avec sa caméra. Plusieurs d'entre-nous au Rallye l'avaient oubliés et ont confiés aux bons soins des pickpockets une série d'effets personnels et de beaux billets de 10 réals.
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