Celle-ci est une île artificielle, créée par l’homme. Pratiquement tout ce qui la compose est fabriqué de sa main ou de machines qu’il a produites avec son intelligence. On pourrait presque dire qu’elle est réalisée sur base d’un inventaire à la Prévert, si ce n’est que c’est tout sauf un pré vert.
Aussi loin que porte le faisceau de la lampe, ce n’est que détritus de plastique, de cordages, de bidons, entrecoupés de quelques déchets végétaux : un tronc râpé, des copeaux fanés. On aperçoit même des tongs bleues et grises. Peut-être blanches avant d’être mazoutés.
Avec un tel crassier, exclu de dégager au moteur de nuit, râle le skipper. Après avoir enroulé les voiles, tout le monde s’en retourne dormir. Au moins, la mer est quasiment plate avec ce tas de détritus. Six heures du matin, le soleil monte rapidement sur l’est. L’équipage est sur le pont et ne quitte pas l’horizon des yeux. Devant, à perte de vue ce n’est qu’un tapis d’immondices à fleur d’eau. Les crasses se sont refermées derrière le bateau. L’eau libre est maintenant à plus de 100 m.
Prenant son courage à deux mains, le skipper enfile sa combi de plongée, une 3 mm shorty qui le protégera tout de même un peu des amas visqueux qu’il a aperçus près de la coque. L’origine est inconnue, mais ces masses gélatineuses font penser à un agglomérat de méduses. Beurk !
C’est rigolo ! Le skipper ne coule pas, l’eau est tellement chargée de déchets plastiques qu’il a peine à s’immerger. Il disparaît enfin quelques secondes sous la voûte de la jupe arrière. Sa tête réapparaît, il déplace son masque sur le front et l’air soucieux, il déclare que tout l’environnement marin est identique à la surface. Ce ne sont que des déchets de toutes origines. Une décharge flottante.
- Sale affaire, se contente-il de dire en remontant l’échelle. Le mot est humoristique. Pas sûr que ce soit fait exprès pense le Chef, qui se garde de dédramatiser la situation. Avant d’ôter sa combi, le skipper expédie de quelques chiquenaudes du doigt, une collection de puces de mer qui tentent de sucer le néoprène.
- Il faut essayer de se dégager au moteur très doucement, dit le skipper. L’équipage commente ironiquement la proposition. – On va encrasser le filtre et le moteur à tous les coups, dit l’une – Y-a plus de tessons de plastique que d’eau, dit l’autre. - Ouais, mais il n’y a plus de vent et il faut déguerpir de ce tas de saloperies, rétorque le skipper.
Ce qui fût dit, fût tenté. Ce qui fût rétorqué, fût arrivé. - Pas fufut, le skipper, grommela le Chef. Ce sont les fûts vides qui font le plus de bruit, ricana l’équipière. Non content d’avoir encrassé le moteur, le skipper se rendit compte qu’il avait laissé le coupleur de batteries sur « commun » et que tout le parc batteries commençait à s’évanouir sous les démarrages intempestifs.
La journée passa vite malgré la chaleur. L’équipage avait étendu un taud au-dessus du cockpit. Au moins, le soleil ne brûlait pas à défaut d’avoir le moindre courant d’air pour rafraîchir. Après 48 heures de tentatives diverses et sans arrivée de vent pour tenter de se dégager, le skipper décida de demander des secours. Il lança un appel de détresse à la VHF. Appel qu’ils relancèrent toute la journée jusqu’à ce que les batteries aient délivré tous leurs bons et loyaux ampères.
Seuls sur une marmite d’ordures, le bateau et son équipage étaient prisonniers de la mer. Il fallut commencer à rationner. Les calculs ne furent pas compliqués. Plus de produits frais, un stock de conserves et d’eau douce pour 15 jours.
Après dix jours, on crut que l’équipière était devenue folle, elle racontait des histoires insensées mêlant ripailles et historiettes. Mais ce fut le Chef qui partit le premier. Simplement à pied pour aller manger au restaurant, puisqu’on le servait si mal à bord, a-t-il dit. Il descendit dans la jupe et continua tout droit. Curieusement, il arriva à faire plusieurs pas dans la fange plastifiée. Il s’arrêta lorsque ses genoux eurent disparu. Il essaya de se retourner pour regarder le bateau, le regard étonné et courroucé à la fois. Il tomba sur le dos et disparut assez rapidement sans un mot. Son trou dans les ordures se referma. Sur la bouteille de Coke en plastique qui roula en surface, on pouvait lire « Buvez Coca-Cola bien frais ».
L’équipière suivit deux jours plus tard dans une crise de démence, laissant seul le skipper à la barre inutile de son navire, devenu désormais une île dans un océan de margouillis. De temps en temps, un oiseau marin se posait à bord, heureux de trouver enfin un espace propret pour déféquer.
Comme il était seul pour les vivres restants, le skipper succomba bien plus tard. Sur la carte nautique il traça la dérive du voilier en allumant tous les jours son GPS portable. Il s’écroula avec son crayon sur le plancher du carré après avoir pointé une dernière croix. Celle de son calvaire. S’il mourrait ici, c’était bien à cause de la négligence et de l’ignorance des hommes. Faudra-t-il encore des siècles pour qu’ils comprennent ? |