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Croisière aux Niriques

 

Bali, une destination de rêve, Bali, une île enchanteresse. Votre île n’est pas si loin. Vous venez de passez Panama et vous vous élancez en compagnie de votre équipage et de votre bon coursier des mers vers les îles du Pacifique, vers une de ces perles mélanésiennes. Le Graal du navigateur, le fantasme du plaisancier.

 

 
 

Vous avez pris une route un peu nord, dictée par le souffle d’un vent léger. L’eau est turquoise et cristalline. Le soleil descend sur l’eau comme tous les soirs. La chaleur s’estompe, on pourrait presque croire que la soirée est fraîche quand le soleil ne darde plus ses rayons profondément dans l’eau.

Le rythme des quarts commence mollement. Ici pas de trafic et pas de terres îliennes. Le repas du soir a été frugal. Les fruits sont bientôt tous consommés, alors le Chef essaye de les faire un peu durer, tout comme les légumes. La femme de quart somnole, le skipper et les autres dorment profondément.

Minuit. Le skipper monte sur le pont, c’est son heure. La femme de quart s’est endormie. Il la réveille gentiment sans la gourmander. Pourquoi faire ? L’Océan est vide, la brise est douce et incite plus à la caresse qu’au sermon.

Tout en se calant dans l’angle de la banquette du cockpit, le skipper sent son voilier peiner à l’avance. Il observe l’horizon arrière puis ramène lentement son regard vers l’avant. La mer est libre, le ciel est clair et sans lune. Le dôme céleste est parsemé de milliers de punaises scintillantes qui ont vite fait de l’aspirer dans un tourbillon rêvasseur.

L’eau chuinte bizarrement sur la coque. Descendant brutalement de sa planète, le skipper se lève pour examiner le défilement liquide contre la coque. Il n’a pas le temps de franchir le pas qui sépare le cockpit du balcon arrière que le bateau freine brutalement mais sans choc. Les voiles claquent un coup sec, puis restent remplies bêtement, sans plus faire bouger le bateau.

A l’intérieur tout le monde dort. Personne ne s’est rendu compte de l’arrêt mou. Le skipper enjambe l’hiloire et se dirige vers l’avant. L’obscurité ne lui permet pas de discerner ce qu’il y a devant le bateau. Il y a bien quelque chose car le reflet n’est pas lisse. D’un pas rapide, il se rend à nouveau dans le cockpit pour y prendre la lampe torche. Il éclaire le pont pour revenir vers l’avant et dirige le pinceau lumineux au-delà du balcon, mais qu’est-ce donc que celà ?

Le Chef s’est maintenant réveillé. Comme toutes les nuits, il est pris d’une miction pressante qu’il aime à satisfaire par-dessus bord, malgré les ronchonnements du skipper. D’ailleurs, qu’est-ce qui lui prend à ce skipper de faire tout ce tapage sur le pont ? Holà, skipper ! Que fais-tu là devant ?

- Viens voir ce que je vois !  Les deux hommes se rejoignent et plongent un regard médusé sur le spectacle aquatique. Le bateau s’est immobilisé, on pourrait dire qu’il a accosté sur une île. Pas une île habituelle telle que les hommes la connaissent, faite de sable ou de corail.

 
 

 

Celle-ci est une île artificielle, créée par l’homme. Pratiquement tout ce qui la compose est fabriqué de sa main ou de machines qu’il a produites avec son intelligence. On pourrait presque dire qu’elle est réalisée sur base d’un inventaire à la Prévert, si ce n’est que c’est tout sauf un pré vert.

Aussi loin que porte le faisceau de la lampe, ce n’est que détritus de plastique, de cordages, de bidons, entrecoupés de quelques déchets végétaux : un tronc râpé, des copeaux fanés. On aperçoit même des tongs bleues et grises. Peut-être blanches avant d’être mazoutés.

Avec un tel crassier, exclu de dégager au moteur de nuit, râle le skipper. Après avoir enroulé les voiles, tout le monde s’en retourne dormir. Au moins, la mer est quasiment plate avec ce tas de détritus. Six heures du matin, le soleil monte rapidement sur l’est. L’équipage est sur le pont et ne quitte pas l’horizon des yeux. Devant, à perte de vue ce n’est qu’un tapis d’immondices à fleur d’eau. Les crasses se sont refermées derrière le bateau. L’eau libre est maintenant à plus de 100 m.

Prenant son courage à deux mains, le skipper enfile sa combi de plongée, une 3 mm shorty qui le protégera tout de même un peu des amas visqueux qu’il a aperçus près de la coque. L’origine est inconnue, mais ces masses gélatineuses font penser à un agglomérat de méduses. Beurk !

C’est rigolo ! Le skipper ne coule pas, l’eau est tellement chargée de déchets plastiques qu’il a peine à s’immerger. Il disparaît enfin quelques secondes sous la voûte de la jupe arrière. Sa tête réapparaît, il déplace son masque sur le front et l’air soucieux, il déclare que tout l’environnement marin est identique à la surface. Ce ne sont que des déchets de toutes origines. Une décharge flottante.

- Sale affaire, se contente-il de dire en remontant l’échelle. Le mot est humoristique. Pas sûr que ce soit fait exprès pense le Chef, qui se garde de dédramatiser la situation. Avant d’ôter sa combi, le skipper expédie de quelques chiquenaudes du doigt, une collection de puces de mer qui tentent de sucer le néoprène.

- Il faut essayer de se dégager au moteur très doucement, dit le skipper. L’équipage commente ironiquement la proposition. – On va encrasser le filtre et le moteur à tous les coups, dit l’une – Y-a plus de tessons de plastique que d’eau, dit l’autre. - Ouais, mais il n’y a plus de vent et il faut déguerpir de ce tas de saloperies, rétorque le skipper.
                                                                                     
Ce qui fût dit, fût tenté. Ce qui fût rétorqué, fût arrivé. - Pas fufut, le skipper, grommela le Chef. Ce sont les fûts vides qui font le plus de bruit, ricana l’équipière. Non content d’avoir encrassé le moteur, le skipper se rendit compte qu’il avait laissé le coupleur de batteries sur « commun » et que tout le parc batteries commençait à s’évanouir sous les démarrages intempestifs.

La journée passa vite malgré la chaleur. L’équipage avait étendu un taud au-dessus du cockpit. Au moins, le soleil ne brûlait pas à défaut d’avoir le moindre courant d’air pour rafraîchir. Après 48 heures de tentatives diverses et sans arrivée de vent pour tenter de se dégager, le skipper décida de demander des secours. Il lança un appel de détresse à la VHF. Appel qu’ils relancèrent toute la journée jusqu’à ce que les batteries aient délivré tous leurs bons et loyaux ampères.

Seuls sur une marmite d’ordures, le bateau et son équipage étaient prisonniers de la mer. Il fallut commencer à rationner. Les calculs ne furent pas compliqués. Plus de produits frais, un stock de conserves et d’eau douce pour 15 jours.

Après dix jours, on crut que l’équipière était devenue folle, elle racontait des histoires insensées mêlant ripailles et historiettes. Mais ce fut le Chef qui partit le premier. Simplement à pied pour aller manger au restaurant, puisqu’on le servait si mal à bord, a-t-il dit. Il descendit dans la jupe et continua tout droit. Curieusement, il arriva à faire plusieurs pas dans la fange plastifiée. Il s’arrêta lorsque ses genoux eurent disparu. Il essaya de se retourner pour regarder le bateau, le regard étonné et courroucé à la fois. Il tomba sur le dos et disparut assez rapidement sans un mot. Son trou dans les ordures se referma. Sur la bouteille de Coke en plastique qui roula en surface, on pouvait lire « Buvez Coca-Cola bien frais ».

L’équipière suivit deux jours plus tard dans une crise de démence, laissant seul le skipper à la barre inutile de son navire, devenu désormais une île dans un océan de margouillis. De temps en temps, un oiseau marin se posait à bord, heureux de trouver enfin un espace propret pour déféquer.

Comme il était seul pour les vivres restants, le skipper succomba bien plus tard. Sur la carte nautique il traça la dérive du voilier en allumant tous les jours son GPS portable. Il s’écroula avec son crayon sur le plancher du carré après avoir pointé une dernière croix. Celle de son calvaire. S’il mourrait ici, c’était bien à cause de la négligence et de l’ignorance des hommes. Faudra-t-il encore des siècles pour qu’ils comprennent ?

 
 

Ridicule cette histoire, non ? Mais mon propos est de vous amener par un chemin que vous croyez onirique vers une réalité qui ne l’est pas du tout. Entre Hawaï et la côte ouest des USA, se trouve une un lent mais gigantesque courant circulaire. Ce « tourbillon » piège depuis les années 1950 des saloperies jetées depuis les côtes des USA, du NE asiatique et des îles du Pacifique.

 
 

Ces immondices forment actuellement une île flottante épaisse de 30 mètres par endroits. La surface de cette île est deux fois celle de la France …

On l’appelle la GPGP (Great Pacific Garbage Patch; traduction fr = Grande Poubelle du Grand Pacifique). A 80% constituée de déchets plastiques, elle se trouve dans une zone non fréquentée par les cargos et les voiliers. Les seuls qui en profitent sont les oiseaux de mers qui meurent après avoir ingéré des déchets de plastiques et les tortues pour les mêmes raisons. Les poissons ont disparu de cette région. Personne ne se soucie de cette île flottante puisqu’elle est dans les eaux internationales.

 
 
 

Bali, décembre 2007, on y a fait un peu avancer la conscience du monde. Les éminences qui nous gouvernent ont décidé de se donner encore deux années de réflexion pour chiffrer la pollution qu’ils estiment raisonnable.

La fin de l’année est traditionnellement une période propice aux bonnes dispositions. En tant que marins, prenons simplement la résolution de laisser un sillage propre. Ne jetons plus rien par-dessus bord qui ne soit rapidement biodégradable. Faisons-le pour l’Océan que nous devons respecter.

Propre Année à tous !

L’équipage de Caramel

PS : pour vous documenter un peu plus, je vous invite à regarder un petit film américain sur une expédition vers la GPGP : http://video.google.com/videoplay?docid=3892310789953943147

Dernières mises à jour : août 2008
patrick@amelcaramel.net

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