Organisation des quarts

Navigation

Mon copain Toni a traversé l'Atlantique vers les Caraïbes en solitaire. Il a bien dû dormir par moments, alors si c'est pour dormir, autant se mettre au lit. Il laissait à l'alarme du radar, le soin de veiller sur sa sécurité. Il s'en est tiré. Plus tard, il est reparti durant 7 ans autour du monde avec un nouveau bateau et une charmante compagne. Il est resté au lit avec sa compagne, laissant toujours au radar la sécurité de l'équipage. Ils en sont bien revenus, mais je n'accepte pas de faire pareil. A chacun son choix.


Jack est de quart au petit matin au large des Iles du Cap Vert. Le temps est superbe, la visibilité excellente, la mer calme. Le bateau avance gentiment ses 6 nœuds sous toute la toile. Il profite de ces conditions clémentes du début de traversée pour descendre jeter un œil sur son groupe électrogène qui ne veut plus démarrer. Le voilier dévie brutalement de son cap et prend une gîte considérable. A l'arrière un grand bruit d'eau se fait entendre. Le bateau a été emporté par la vague d'étrave d'un cargo qui ne l'avait pas vu et la cabine arrière a été inondée par les hublots grands ouverts. On est passé très près de la catastrophe …


Les quarts, c'est comme la cuisine, à chacun sa recette. Nous donnons dans le simple à comprendre et à exécuter. Je papote un peu avant les équipiers pour connaître leurs habitudes : «Tu es du soir ou du matin ?" et en fonction, je distribue les heures de quart. Pour un équipage de 3 personnes cela donne habituellement ceci :


  • Dîner et vaisselle commune avant 20H00.
  • QUART 1 : EQUIPIER 1 : 20H00 à 00H00 : c'est le plus cool, le plus naturel, donc on lui rajoute une heure. Les équipiers 2 et 3 lui tiennent un peu compagnie.
  • QUART 2 : EQUIPIER 2 : 00H00 à 03H00 : je le prends pour moi, car c'est en principe le plus dur (au début seulement).
  • QUART 3 : EQUIPIER 3 : 03H00 à 06H00 : celui du lever du soleil.
  • QUART 4 : EQUIPIER 1 : 06H00 à 08H00: il a dormi profondément 6 heures et refait une petite séance.
  • QUART 5 : EQUIPIER 2 : 08H00 >> réveil de l'EQUIPIER 3 : c'est re-moi qui débute la journée.


Nous ne changeons absolument pas les quarts, car après la troisième nuit, notre corps s'est bien habitué à ces sommeils particuliers et on ne ressent que peu de fatigue durant son quart. Veiller debout en écoutant de la musique (ou les Grosses Têtes ») dans son casque aide à ne pas dormir. Ne pas rigoler trop fort pour ne pas réveiller les autres. Aventure vécue… Rontudjûûû !


A 3 et plus, on ne fait pas de quarts de journée sauf grosse fatigue ou mauvais temps, mais chacun vérifie avant de quitter le pont qu'un autre reste au dehors et le prévient qu'il est seul sur le pont. Si les équipiers ne se connaissent pas bien, il est préférable de partir sur une base de quarts établis pour les 24 heures, cela évite les discussions.


A 4 c'est plus relax. On partage la nuit en 4 quarts de 3 heures commençant à 20:00. Chacun dort un nombre d’heures quasiment normal.


A 2, c’est nettement plus dur. On partage la nuit en 4 quarts de 3 heures commençant à 20:00. On dort beaucoup durant la journée…à tour de rôle.


Le petit déjeuner est pris individuellement à la carte. Les repas et vaisselles de midi et du soir sont communs.


Pour la nuit nous préparons un thermos d'eau chaude, des biscuits, un gros spot et des jumelles. La capote est tirée. Les instruments sont éclairés, les feux sont allumés et l'alarme est branchée sur l'AIS qui fonctionne en permanence. Si le temps est mauvais, interdiction de quitter le cockpit protégé et capelage du harnais et du gilet. L'équipier de quart note toutes les heures, la position, le cap sur le fond, la vitesse sur le fond et la distance au Waypoint.


S'il faut réduire la toile ou dévier de sa route pour éviter un autre navire, on me réveille ou si l'homme de quart est un chef de bord accompli, il réagit seul.


A deux et au grand large, on se permet pendant le quart de roupiller 15 minutes assis dans le cockpit, minuterie en main, avant de faire DEUX tours d'horizon complets et de regarder l'AIS. A prescrire complètement en arrivant vers le Détroit de Gibraltar, où nous ôtons capote et taud, afin de mieux voir les cargos qui déboulent dans tous les sens …


Les navigations côtières sont les plus dangereuses, car le trafic est plus dense et surtout il y souvent nombre de barques ou de pirogues de pêche, montées par des pauvres gens qui n'ont pas la possibilité de s'éclairer. Une des côtes les plus délicates est celle du Brésil, surtout entre l'Amazone et la Guyane. L'arrivée sur Dakar est également est assez "hot" aussi, comme la côte marocaine.


Malheureusement, ces pirogues ne se voient pas sur le radar s'il y a un peu de houle. Dans la mesure du possible, nous nous écartons bien des côtes la nuit, mais le rayon d'action des pirogues et autres petites barques est diabolique (parfois 40 milles au large).


La première traversée de l'Atlantique du Sénégal au Brésil (sans AIS) nous a paru très solitaire : pas un cargo de rencontre pour papoter. Seuls quelques bateaux, genre chalutiers, étrangement mouillés par 180 m de fond à 3 jours de mer sur la route. La vigilance s'estompe et le principal risque d'abordage vient des voiliers qui traversent. Comme tout le monde va dans le même sens, le choc ne devrait pas être rude !


La seconde traversée de l'Atlantique du Sénégal au Brésil a remis les pendules à l'heure. Grâce à l’AIS (voir chapitre le concernant), nous nous sommes rendus compte qu'il y avait pas mal de cargos que nous ne voyions pas. Simplement parce qu'ils étaient sous l'horizon et pas bien loin…


Dans le sens Ouest > Est, il y a plus de cargos sur l'Atlantique et l'homme de quart doit être vigilant.


A vous de trouver un rythme suivant vos équipages, votre personnalité et surtout en fonction de la densité du trafic des eaux traversées.


Les quarts de nuit c'est aussi l'occasion d'observer les étoiles, de faire leur connaissance, de repérer la Croix du Sud. Vous vous surprendrez à compter les étoiles filantes et avec un peu de chance, vous verrez le corps des dauphins nager le long du bateau dans l'eau chargée de plancton luminescent. C'est magique.


Bonne nuit, mais rêvez éveillés.



N.B. "Navigation de nuit" complète utilement cet article


Le Capitaine veille (bof…) quand l’équipier récupère.

Dernières lueurs solaires, tons chauds, ciel limpide. Belle nuit tropicale en perspective pour la troisième transat vers le Brésil.

Tronche pas fraîche après un quart de nuit sur l’équateur. La lampe frontale avec filtre rouge pour lecture de nuit.

Dernière mise à jour de l’article : décembre 2019

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